Le conteur

Agé de 39 ans, Chyc Polhit MAMFOUMBI a grandi à Moanda, une petite ville minière au sud du Gabon dans la région du Haut Ogooué. Son père et de l’ethnie « Punu » tandis que ma mère est « Nzabi » du clan  des « Bouyoba». Fait étrange dans un mariage de deux ethnies matriarcales, Chyc a gardé le nom d’un de ses aïeuls paternels : MAMFOUMBI, ce qui signifie en langue « Punu » : le corps que l’on pleure.

C’est une définition très élogieuse car en effet, dans la plupart des rituels animistes du Gabon, la mort et le mort occupent une place centrale. L’allégeance aux ancêtres constitue pour la quasi-totalité des tribus, depuis toujours le fondement même du dogme cathartique.

Les récits oraux,  les contes et les paroles de sagesse de ces « mamfoumbis » – ancêtres – sont parvenus jusqu’à lui intacts et chargés de leur poids symbolique. Son identité est donc intimement liée à cette fonction de conteur qui consiste à prolonger la mémoire de ces morts dans nos vies bien artificielles.


Invétéré saltimbanque, on me considère souvent comme un fou rêvant plus haut que les cheveux dressés de sa tête. Je préfère dire de moi que je suis un malhabile prosateur gourmand des choses de l’esprit. Conteur émérite, je mêle les connaissances encyclopédiques aux croyances populaires dans une éclaboussure mirifique d’alchimiste patenté. Tonture broussailleuse et barbe en bataille, j’entrechoque avec facétie et opiniâtreté, les sciences les sens et les arts pour générer l’étincelle ultime qui allumera les lumières d’une autre raison. L’exercice est déroutant tant il oblige les disciples de Descartes à emprunter sans rechigner les chemins inconnus de la dialectique discursive africaine. Si je vous dis tout cela ce n’est pas pour me raconter. Je souhaite en vérité répondre vous conduire dans un parcours initiatique qui vous autorisera l’accès à « l’oraliture », telle que théorisée chez Amadou Hampaté Bâ par cette célèbre allégorie de la bibliothèque dévorée par des flammes à chaque âme de vieillard envolée. Il vous faut dès alors, chausser d’autres lunettes moins universitaires, pour espérer entrevoir au travers le prisme transcendant de nos us, les trésors insoupçonnés dont nos contes recèlent.
Soyez prête à être bousculé, tourneboulé.

En tant que conteur, que voulez-vous transmettre à votre public ?

Pour commencer, conteur, ce n’est pas un métier là d’où je viens.

En effet, au Gabon, les contes sont les réservoirs de nos savoirs ancestraux. C’est notre « oraliture ». Tout le monde est donc un conteur en puissance en quelque sorte. J’ai pourtant réellement goûté à l’esthétique des contes à l’école, avec les histoires exotiques de Chat Botté et autres fantasques personnages sortis des imageries d’Épinal. Je m’étais d’ailleurs à cette époque promis de me rendre un jour dans cette ville qui avait tant nourri mon imaginaire de ces formes ludiques colorées…À l’âge de 20 ans j’ai enfin fait le saut : 6h00 d’avion, 4 heures de train et me voici dans les Vosges, dans la fameuse petite ville d’Épinal. Après quelques études prosaïques dans les domaines des techniques d’industrialisation et de l’informatique, je me suis risqué à partager dans les MJC les quelques timides contes de mon enfance que j’enrobais de poésie. L’éclaboussure mirifique fut jouissive pour moi et le public revint chaque fois un peu plus nombreux. Je compris à ce moment-là que cet art naïf de chez moi, pour peu que j’ose le métisser avec les relents sensibles d’ici, avait tant à nous dire sur nous, sur nos humanités…C’est dans les MAS et dans les IME auprès d’enfants porteurs de troubles autistiques que je saisi toute la puissance cathartique de cet objet de l’esprit. De métissage en métissage, j’ai sur les chemins de l’autre, esthétisé mon univers gabonais avec ce que la culture d’ici avait de bon. Sans jamais céder aux facilités folkloriques, bannissant les clichés attendus, j’ai jeté sans cesse des ponts vers la danse dans un premier temps, puis vers la musique classique. C’est par ces chemins hasardeux ça que je suis venu à mêler les paroles puissantes de mes ancêtres aux « soyottes » entrainantes de nos ancêtres fameux « les gaulois ».

Une fois que j’ai dit tout ça, je n’ai pas toujours pas répondu à la question de savoir ce que je voulais transmettre au public.Fort bien.Tout de go et sans circonvolutions lyriques, je vous dis les raisons qui motivent mon art.

Je suis engagé dans la vie de ma cité où je m’occupe de jeunes en errance sociale. Je suis un homme de foi et j’ai compris assez tôt que je pouvais changer le monde par la seule force de mes mots. En prosateur malhabile, je partage donc mes paraboles convaincu qu’elles germeront un jour dans le cœur de cette jeunesse torturée par l’absence d’espérance, de rêves, d’évasions prolifiques. Oui je conte pour changer le monde ! C’est pour cela que je conte. Pour emmener les gens au bonheur des choses simples. Et si je n’y parviens pas, je continuerai à conter pour que le monde lui, ne me change pas.

En 2009, j’ai fait un spectacle au  Zénith de Strasbourg devant plus de 10.000 personnes

 


Chyc à la télé